L'Etat engeôle les néo-nazis de Nomad 88 (Suite)

Publié le par Action Antifasciste Paris

La nuit des seconds couteaux

Dans la nuit du 28 au 29 mai 2008, à Saint-Michel-sur-Orge, de jeunes néonazis ont tiré au hasard sur des Noirs et des Arabes pour «leur faire peur». Leur procès a révélé leurs parcours erratiques, entre ignorance et frustration.

 

Les onze prévenus qui comparaissaient au tribunal d’Evry du 15 au 18 mars se sont refait une beauté. Ils ont laissé au vestiaire leurs treillis, bombers et rangers. Tous sont en noir, mais en blouson ou en veste, et le cheveu moins ras leur donne un air plus présentable. Pourtant, «rien qu’à les voir, ça fout la trouille»,murmure un avocat.

Leurs surnoms disent le physique et le comportement de ceux qui les portent. Il y a «Max le toxique» parce qu’il fume, «Ti’Skin» pour petit skin, à cause de sa taille, «Bender» qui aime le robot contorsionniste d’un dessin animé et qui boit beaucoup de bière, ou «Max le goth» au look gothique.

Deux dans le box, neuf libres, ils ont entre 20 et 37 ans et quelques tatouages discrets sur les doigts («Mort aux vaches») ou sur le cou (une hirondelle). La condition pour entrer dans le groupe : être «blanc». Et ensuite «national-socialiste» ou «racialiste».

Jean-Yves Camus, chercheur et politologue, estime entre 2 500 et 3 500 le nombre de militants d’extrême droite radicale en France. Ils seraient répartis en cinq grandes familles : les skins, les identitaires, les néonazis, les hooligans et les cathos traditionalistes. En Essonne, ils sont implantés de longue date. Maxime Brunerie, auteur de l’attentat contre Jacques Chirac le 14 juillet 2002, ou Robert Ottaviani, ancien cadre du FN en sont originaires.

Au printemps 2008, l’attention des médias est focalisée sur le verdict du procès Fourniret (1). Dans la nuit du 28 au 29 mai 2008, quand de jeunes fachos tirent sur des Noirs et des Arabes à Saint-Michel-sur-Orge (Essonne), sans toucher personne, ça ne marque pas les esprits. Seul le Parisien en parle : «C’était un geste totalement inconscient, expliquait un témoin.D’ordinaire, des enfants jouent à cet endroit.»

Un massacre évité de peu

C’est l’agression d’un des prévenus, Cédric Rasle, par des «jeunes»(comprendre Noirs et Arabes dans son langage) qui a été l’élément déclencheur. Un pavé dans la vitre de sa voiture le met très en colère. Il raconte à la barre :«J’ai téléphoné à Camille. On a décidé de prendre les armes et de leur faire peur. L’énervement a conduit à faire des conneries et ça a fait un désastre.»

Les néonazis se chauffent, avisent un groupe de jeunes à cinq mètres d’eux. Camille Farout, 25 ans, épaule une mitraillette Sten, une arme anglaise datant de la dernière guerre. Position coup par coup : «A l’épaule, j’ai marché sur cinq mètres, je visais volontairement à côté des personnes. Ils ont couru.Dans tous les sens, comme des lapins». Puis les agresseurs remontent dans leur voiture. A l’arrêt de bus, l’un d’eux reconnaît celui qui a lancé le pavé :«C’était des jeunes de mon âge.» Il tire en direction de l’abribus. Une trentaine de balles seront retrouvées sur les lieux. Personne n’a été blessé et c’est un miracle. Un des témoins racontera : «Je me suis sauvé, j’ai eu très peur, j’avais l’impression que les balles me suivaient.»

Dans ses premières déclarations, Camille Farout explique : «J’ai visé en direction des individus pour leur tirer des balles dans le cul.» Au procès, un des témoins, pris pour cible lors de la fusillade, quittera l’audience, exaspéré par l’arrogance des prévenus.

Après la fusillade, les policiers retrouveront un véritable arsenal dans un fourgon Renault garé dans une arrière-cour à Saint-Michel-sur-Orge. Il y avait des seaux entiers de munitions, 2 700 cartouches, plus de 17 armes - mitrailleuses, pistolets - la «recette» du napalm, une arbalète de marque Panzer, 11 chargeurs, 250 autres cartouches de 9 mm, une réplique de M 16, trois lunettes de tir, un fusil à canon scié, un scanner pour pirater les fréquences de police, de l’acide chlorhydrique, un nunchaku. Et aussi, des cagoules, des plaques d’immatriculation dépareillées, des produits chimiques comme le TATP, un explosif extrêmement sensible… «La cellule de déminage a pris de gros risques pour les désamorcer», précisera le président du tribunal. Les armes avaient été achetées grâce à l’assurance-vie de la mère de Camille Farout.

Méli-mélo truffé de fautes

Le groupe qu’ils forment alors se nomme «Nomad 88». 88 pour le HH de«Heil Hitler !» et Nomad parce qu’ils se disent «sans territoire». Leur objectif: éradiquer mosquées, synagogues, cimetières juifs et… kebabs. Ceux qui y entrent doivent donner leur carte d’identité et prêter allégeance aux chefs. L’organisation de Nomad 88 instaurait une distinction entre deux catégories de personnel, siglées sur les blousons : chef ou soldat. Dans les rayons de leur bibliothèque, on est loin de Oui-Oui à la plage. Le Fabuleux Destin du maréchal Rommel y côtoie J’étais le garde du corps d’Hitler, et Cédric Rasle possède un exemplaire du Mein Kampf d’Hitler. Il n’est pas allé au bout : «Ça m’a soûlé.»

Camille, désigné comme le «penseur», avait produit une «charte» du groupe, méli-mélo truffé de fautes d’orthographe, où surnagent des préceptes néonazis glanés dans les livres d’histoire. Il y est beaucoup question de «la haine des autres races» et de «la suprématie de la race blanche». Côté politique, quelques lignes filandreuses sur l’implantation d’une nouvelle mafia, nécessaire pour parvenir au pouvoir. On lit cette proposition définitive : «Si on laisse faire la démocratie, c’est l’anarchie et la loi du plus fourbe.» Le règlement intérieur de Nomad 88 est sévère : «Au combat tu agis, tu ne respectes pas les ennemis, tu les écrases comme la vermine.» Le groupe prime avant tout et l’amitié est élevée au plus haut niveau, «valeur indestructible».

A la barre, vêtu d’un long manteau noir, Cédric Rasle a la démarche boiteuse. C'est un joli garçon perclu de tics. Le physique de Lacombe Lucien, dans le film éponyme de Louis Malle. Sur le doigt, trois points qui signifient «Mort aux vaches». Cédric raconte une scolarité de souffre-douleur. «J’avais fait l’erreur d’être français et blanc, explique-t-il. De la sixième à la troisième, un jour sur trois si ce n’est tous les jours, je m’en prenais plein la tronche. J’étais un peu faible, j’ai fini plusieurs fois à l’hôpital.» En fin de troisième, il prend des coups de barre de fer. Des camarades de classe, d’origine étrangère, mais pas exclusivement, le harcèlent, le poussent dans la cour, le brutalisent. Cédric, dyslexique, boitait un peu. A l’époque il n’avait ni le look ni les idées d’un facho :«Je faisais du skate, et mon meilleur pote était sri- lankais.» Un jour, il en a eu marre. «Ils m’ont tabassé à plusieurs.» Ses plaintes seront classées sans suite. Finalement Cédric changera d’établissement pour un collège «plus skin» où sévissent des racketteurs. Les skins ont résolu le problème à leur façon. Il raconte : «J’ai décidé de me lancer avec eux. Ça pouvait me servir car j’avais trop reçu, je voulais que ça s’arrête.» A partir de ce jour, Cédric change. «Je n’acceptais plus de baisser les yeux.» Il a maintenant nombre de nouveaux «amis» prêts à l’aider.

Max, un autre prévenu, parle aussi d’agressions. Son style gothique déclenchait des réactions musclées. «Pendant un moment, j’ai arrêté de parler aux personnes de couleur», raconte-t-il. Il rejoint Nomad 88 et se sent alors «puissant, protégé contre les agressions». Son but : «Nettoyer les cités.»

Il y a aussi Camille, l’un des leaders de Nomad, qui énonce des horreurs d’une voix toute douce. Il dit avoir toujours aimé les armes. Et puis il y a Franck, un ancien militaire qui a longtemps vécu dans la cité des Pyramides, à Evry. Il raconte comment une partie de sa famille - juive - a été exterminée dans les camps de la mort. Cela ne l’empêche pas de côtoyer des gens d’extrême droite. Quand il a rencontré le groupe Nomad 88, il se souvient  : «Le pays était en plein déclin. Il fallait s’occuper de sa propre sécurité. Rien ne justifie que des gens fassent des déjections dans les cages d’escalier. Nous, on crache pas par terre et on laisse passer les vieilles dames.» Nomad 88 avait un site Internet où les photos des principaux membres étaient affichées. Paradoxal pour un groupe qui se targue de vivre dans la clandestinité.

Trajectoires de paumés

Chez ces gars-là, l’enfance difficile est un facteur commun. Mais ils n’en disent pas trop, comme s’ils redoutaient de revenir à l’origine de leur débâcle.«Quand j’étais petit, mon père n’était pas souvent là. On a eu des problèmes financiers, on a été placés chez mes grands-parents»,explique Ludo. Camille, lui, n’a pas vu son père depuis trois ans. Fils d’un célèbre égyptologue, sa mère est morte quand il avait 10 ans. Il a été élevé par sa grand-mère, fâchée avec son père. Bertrand a déserté le domicile familial. Il a passé plusieurs mois à boire et fumer des joints.

Correction à la batte de base-ball

Thomas fait figure d’un des «cerveaux» du groupe, si l’on ose dire. Sa famille a émigré de Sicile.«Mon père tapait un peu ma mère»,explique-t-il. Divorce. Thomas a un petit handicap évident, une main atrophiée, et aussi un gros problème qu’on ne voit pas aussitôt. A l’âge de 13 ans, une maladie conduit à l’amputation des pieds - juste au-dessus des genoux. Il porte des prothèses pour marcher. En prison, on les lui avait enlevées. Alors, un temps, il a rampé par terre pour se déplacer.

Thomas est dessinateur industriel. Les autres sont jardinier, électricien, employé des pompes funèbres, comme Franck Pourcel, un autre prévenu, qui a toujours été «fasciné par la mort». Ludo Fréjac est tourneur fraiseur. Comme il n’a pas «bien confiance» en lui, sa copine l’aide beaucoup. En ce moment, il est embauché dans une grande surface, affecté au rayon crémerie. Son manager le complimente, dit qu’il va «au charbon». «Je peaufine les fromages»,dit Ludo.

Le néonazi ne fait pas que sucer des glaçons. Ivre plus souvent qu’à son tour, il fait sauter la capsule de bière et débouche la bouteille de whisky dans l’allégresse. Dans un petit film qui immortalise leurs soirées, on les voit dans leur local de l’Essonne chanter en faisant le salut nazi et crier «Heil Hitler !»

Leur «communauté» est construite autour de la «solidarité». Ludo était perturbé lorsqu’il est arrivé dans le groupe. Il ne savait pas où aller. Camille l’a invité à dormir chez lui, sans jamais rien demander en échange. A l’audience, certains sont venus avec leurs copines. Quand un avocat interroge Thomas sur une conversation devant une webcam avec un«contact», il s’énerve : «Eh ! Je ne suis pas un homosexuel, j’ai pas fait des webcams avec des mecs !»

Nomad 88 avait tout d’une secte. Ceux qui en parlaient à l’extérieur étaient exclus, et ceux qui voulaient s’en exclure étaient punis. Quand à ceux qui quittaient le groupe sans raison, ils étaient estampillés «traîtres».

Lorsque Terence, membre de Nomad 88, a voulu couper les ponts, il a été conduit dans un bois. Sous la menace d’un fusil, Bertrand l’a forcé à demander pardon. «Je voulais régler cela d’une façon chevaleresque»,explique-t-il. Ils lui ont attaché les mains et les bras dans le dos, et se sont mis à trois pour lui infliger une correction à coups de batte de base-ball. Quand ils ne sanctionnaient pas les «traîtres», ils faisaient le service d’ordre de la «Droite socialiste», lors des défilés des 1er et 8 mai.

Les contacts avec leurs homologues ne sont jamais allés plus loin que des retrouvailles avec Batskin, le fameux supporter du PSG, dans son bar, le Local, à Paris. Nomad 88 était en relation avec un armurier belge et un ancien militaire, également mis en examen dans la procédure. Au procès, celui-ci les a traités de «minables et de tocards», toujours à la recherche d’une bagarre. Un soir, par exemple, ils ont tenté de se rendre en boîte, mais les videurs les ont empêchés d’entrer. Pour se défouler, ils iront tirer des coups de fusil en l’air à proximité d’un camp de gitans : «Ils avaient cambriolé mon corbillard», expliquera Franck Pourcel.

Dans le box, Ti’Skin n’a pas froid aux yeux. Au substitut du procureur Marc de Cathelineau, physique d’angelot, il envoie, arrogant : «Ça fait dix-sept mois que vous me mettez en prison. Je veux pas parler avec vous. A cause de vous, j’ai passé quatre mois à me laver à l’eau froide.» Un autre avocat de la défense a encore moins de succès. «Je ne répondrai pas à vos questions», lâche simplement Ti’Skin. «C’est sans doute qu’il trouve mon profil trop norvégien»,estime l’avocat. Comprendre, «je suis juif». Son défenseur, juif lui aussi, et qui se démène pour le tirer d’affaire, prétend qu’il n’y a pas d’antisémitisme chez Ti’Skin. Juste de la «connerie». Au deuxième jour d’audience, le président Jean-Baptiste Parlos lui tend une perche. «Allez-vous faire des efforts aujourd’hui ?» Ti’Skin : «Moins qu’hier !» Ludovic ne fait pas davantage profil bas. Il marche en roulant des mécaniques, un condensé de petite frappe. Au président, il lance : «Vous allez me laisser finir ?»

«Promis», ils ont «compris»

Jusqu’à trois ans et demi de prison ferme ont été requis par le substitut du procureur. Cette affaire aurait dû venir devant une cour d’assises, mais l’intention d’homicide n’a pas été établie, selon le parquet d’Evry. «C’est une question d’opportunité politique», souffle un avocat de la défense. En jugeant cette affaire en correctionnelle, on évitait la publicité autour des néonazis. Hormis Télessonne, il n’y avait pas de caméras dans le prétoire.

Le 18 mars, le tribunal a prononcé des peines allant de deux mois de prison avec sursis, à deux ans et demi de prison ferme. Ces condamnations portent sur l’organisation et la participation à un groupe de combat, l’acquisition et la détention sans autorisation d’armes ou de munitions.

Tous les prévenus ont assuré à la barre qu’ils s’étaient amendés. Les uns ont promis qu’ils ne referaient plus de «conneries», les autres qu’ils avaient«compris» après-coup leur «bêtise».«Les amis que j’ai maintenant, avoue Cédric, c’est un Arabe et un Noir.» Ludo assure que sa femme est «juive pied-noire», et que sa belle-famille ne l’a pas jugé. «C’est une belle leçon de vie», dit-il. Une avocate demande à son client, Olivier, s’il deviendra un peu plus «républicain». Le garçon ouvre des yeux ronds comme des billes… il n’a pas compris. Quand le président du tribunal a fait le récit de la fusillade, Ti’Skin, dans son box, s’est marré. Son projet d’avenir, c’est de s’installer en«Alsace-Lorraine».

(1) Michel Fourniret, surnommé «le tueur des Ardennes», a été condamné à la perpétuité en 2006 pour le meurtre de cinq jeunes filles et l’assassinat de deux autres.

 

www.liberation.fr

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Peter 02/03/2017 00:09

Terence n'a jamais fait parti du nomad 88. Il s'est fait emmener en forêt pour avoir insulté la famille de Bertrand aka beber... Bertrand s'est fait tabassé par Terence car Terrence ne voulait absolument rien avoir avec le nomad 88. Terence s'est engagé à la légion étrangère pour s'éloigner de ces anciens amis qui fesait parti de certains groupes nazi mais jamais "nomad 88". Cette histoire entre Terence et le nomad 88 est complètement fausse.